Nous croyons que notre plus grande difficulté est de devenir des êtres spirituels. Nous nous acharnons à laminer notre ego, à prier, à rejoindre les hautes sphères de l'éther, nous avançons dans la vie la tête levée vers les étoiles. Le problème, c'est qu'en marchant le nez en l'air, on ne voit pas où on met les pieds! et on trébuche!
Cette façon de marcher nous vient d'une confusion. Comme le disait je ne sais plus qui, nous ne sommes pas des êtres de chair qui cherchons à nous spiritualiser, mais des êtres spirituels qui cherchons à nous incarner.
Et de là viennent quantité de nos difficultés. Nous dénigrons, quand nous ne le détestons pas, notre corps et tout ce qui touche à la matière; nous nous perdons dans le fusionnel, qui nous empêche évidemment d'être un, de nous individualiser; nous craignons la vieillesse et la mort.
Accepter notre incarnation, c'est entrer dans un nouvel espace de vie, celui où le choix fait de nous des êtres responsables et autonomes. Lorsque nous prenons conscience que nous avons fait le choix de cette vie terrestre, de nous incarner dans ce corps, dans ce lieu et à cette époque, nous nous regardons et regardons tout ce qui nous entoure différemment. Soudain, nous réalisons que nous sommes ici parce que c'est le plan de vie que nous nous sommes dessinés, nous nous sommes incarnés dans ce corps pour incarner ce chemin. Involution/Evolution, dit Annie Marquier, dans son remarquable "La liberté d'Être", que je recommande à tous ceux qui se demandent ce qu'ils font ici!
Nous avons fait le choix de l'incarnation pour faire l'expérience de la matière. Inconscients, nous faisons tout pour l'éviter, tanguons entre nos pulsions de vie et de mort, et sommes paralysés par toutes nos peurs. L'homme est naturellement curieux, fécond, créateur; seules ses peurs l'empêchent de s'incarner. On imagine aisément le tout petit bébé terrifié à son arrivée: le douloureux passage de la naissance, la non-reconnaissance par son entourage de qui il est vraiment, le plonge dans une grande tristesse; puis son éducation dans un monde qui fuit sa peur de la matière en plombant son quotidien de matérialisme, lui fait oublier lui-même qui il est.
Ultime paradoxe! Notre société, dite matérialiste, s'encombre chaque jour , maladroitement,d'un peu plus de lourdeur pour tenter de s'incarner. Et elle passe à côté de l'essentiel: nos voitures, nos maisons, nos bibelots, toutes ces satisfactions nous font oublier le temple dans lequel nous vivons: ce corps! nous le bichonnons pourtant, accumulons exercices et soins de beauté, mais ne l'écoutons pas vraiment. Il est pourtant la plus merveilleuse caisse de raisonnance de nos vies, qui fait écho à toutes nos émotions, témoigne de toute l'histoire de notre humanité, est le véhicule que nous avons choisi pour faire l'expérience présente de la vie. Mais si nous refusons cette incarnation, nous refusons la vie!
Tant que nous croirons que la vie nous a été donnée, nous courons la risque de la subir plutôt que de l'accueillir comme un choix que nous avons fait. Et si nous subissons, nous sommes victimes; et si nous sommes victimes de Dieu, de la Vie, du destin, ou que sais-je, nous nous accordons le droit d'être victimes des humains. C'est le cercle vicieux de l'irresponsabilité, le refus de l'incarnation.
Mon hypothèse est que le premier pas vers l'épanouissement personnel est la prise conscience de ce choix que nous avons fait: faire l'expérience de l'incarnation dans la matière.
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